Un petit concentré de paradis, à quelque dix kilomètres au nord de Fort de France. C’est un magnifique jardin exotique, œuvre d’un horticulteur qui a réuni ici toutes les beautés de Martinique, des Antilles, du Japon, d’Iran, du Mexique ou de Chine … laissez-vous envoûter par ce lieu. Sans aucun doute Balata est le plus beau jardin botanique de la Martinique.
C’est un voyage dans le voyage. Et celui-là s’accomplit à pied. Sur les hauteurs de la ville, derrière une maison créole pimpante, d’étroites allées glissent le long d’une colline, dans les douceurs d’un petit parc exotique. Au fond, le bleu du ciel et de la mer coule dans les plis sombres de la baie de Fort de France et de la ravine Didier. Tout autour, la forêt vierge roule son désordre touffu jusqu’aux pitons du Carbet. Mais ici, les tropiques sont paisibles, aimables. Le jardin de Balata est une réserve de bon goût. Inutile d’y chercher le détail de chaque plante sur des étiquettes. Elles n’existent pas. Il y a bien quelques noms inscrits ici et là, mais ils sont souvent enfouis sous les feuilles abondantes. Pour toute carte, le promeneur dispose d’une liste qu’on lui remet à l’entrée, une suite de chiffres et de noms : 195, exactement, le nombre des plantes répertoriées ici.

Les origines de chaque espèce sont spécifiées et courent tout autour du globe : Martinique, Antilles, Japon, Iran, Chine, Transvaal, Mexique, comme la volonté déclarée de rassembler toutes les beautés du monde sur ce petit bout de Martinique, cette île qui aime imaginer que son nom vient de Madinina, « l’île aux fleurs », celui que lui donnaient les indiens caraïbes. Mais pour le reste, le jardin de Balata n’a que faire du savoir exhaustif d’un jardin des plantes.
C’est plutôt d’atmosphère dont il s’agit. Elle change au gré de la promenade, des fougères arborescentes formant une voûte ombragée aux rangées de bambous, des massifs d’orchidées aux ensembles de roses de porcelaine, des branches arachnéennes d’un ficus à l’éventail délicat de l’arbre des voyageurs. Ici, une mare est couverte de nénuphars aux fleurs mauves. Là un kiosque rustique avec trois bancs a été aménagé sous le toit d’une ancienne étable. Mais aucune cascade artificielle, pas de bassins en faux marbres ou de statues pompeuses, la seule sophistication est celle de la nature. Elle est dans les nuances colorées des fleurs, dans la délicatesse cristalline d’une rose, les pommeaux vernissés d’une Alpinia, dans les pétales en coupelle des anthuriums, dans l’élégance étrange d’une fleur de balisier qui tombe en gousse gracile évoquant les silhouettes des flamants roses. Elle est dans la forme compliquée et un peu inquiétante d’un tronc ou dans la rectitude parfaite d’un autre : « Je souhaitais rester dans l’idée de la trace, du sentier de montagne, avec ses surprises et ses différentes ambiances », nous explique Jean-Phillippe Thoze, le compositeur de ces lieux.

L’homme ne ressemble pas vraiment à son jardin. Ce béké de toujours est même aux antipodes de l’exubérance que l’on associe à ces latitudes. Accent un peu trainant, plutôt discret et réservé, il raconte d’un ton détaché comment, fatigué d’un métier d’horticulteur qui se résumait « à planter du gazon et trois palmiers devant un hôtel », il eut l’idée de rassembler les plants rapportés de ses voyages en Asie, en Afrique et en Amérique Latine, sur la petite propriété familiale. Il dit sans affectation l’énergie qu’il a fallu mettre pour accueillir ici « à peu près tout ce qui pousser sous ce climat », les envies de renoncement lorsqu’un cyclone avait tout ravagé. Au gré des allées, il présente ses arbres avec la retenue un peu bourrue de ceux de la campagne. Ici, « un arbre intéressant, un palmier (acrokomia aculeata) dont on pensait qu’il avait disparu de Martinique », avec son tronc hérissé d’épines agressives, là un « dattier un peu fatigué », là encore « un arbre marrant », avec ces touffes qui tombent comme les dreadlocks d’un rasta, plus loin, un « hibiscus, une espèce de plus en plus rare en Martinique à cause de l’araignée rouge », ou le « bois-canot, une plante quasi disparue ici ». Mais étrangement, pas de caféiers à l’horizon, alors que l’arbuste fit pourtant la richesse de cette partie de la Martinique au début de la colonisation, et qu’il pousserait très bien à l’ombre des pitons du Carbet.
Le jardin de Balata est aussi un conservatoire précieux. De palmier en acajou, d’arbre dragon en manguier, on découvre avec lui que ce petit morceau d’Eden contient sa part de sauvagerie et de mystère. Les bras souples d’un figuier étrangleur étouffent depuis longtemps le tronc d’un cocotier, un ficus est en train d’engloutir un mahogany. Plus loin, un fromager est l’objet d’un étrange manège clandestin. A hauteur d’homme, la base du tronc est nettoyée de toutes les épines coriaces qui lui donnent un aspect de peau de dinosaure : « C’est l’arbre du quimbois, la magie blanche », explique Jean-Philippe Thoze. Celui dont on arrache les épines pour les retourner contre le tronc ou les piquer dans une poupée en proférant quelques maléfices. Le jardinier se demande avec un sourire si quelqu’un lui en veut. Un groupe de touristes pressés le bousculent presque, dévalant les allées sans grande attention. Ainsi va la vie au Jardin de Balata.



