Balata, le jardin des délices en Martinique

Un petit concentré de paradis, à quelque dix kilomètres au nord de Fort de France. C’est un magnifique jardin exotique, œuvre d’un horticulteur qui a réuni ici toutes les beautés de Martinique, des Antilles, du Japon, d’Iran, du Mexique ou de Chine … laissez-vous envoûter par ce lieu. Sans aucun doute Balata est le plus beau jardin botanique de la Martinique.

C’est un voyage dans le voyage. Et celui-là s’accomplit à pied. Sur les hauteurs de la ville, derrière une maison créole pimpante, d’étroites allées glissent le long d’une colline, dans les douceurs d’un petit parc exotique. Au fond, le bleu du ciel et de la mer coule dans les plis sombres de la baie de Fort de France et de la ravine Didier. Tout autour, la forêt vierge roule son désordre touffu jusqu’aux pitons du Carbet. Mais ici, les tropiques sont paisibles, aimables. Le jardin de Balata est une réserve de bon goût. Inutile d’y chercher le détail de chaque plante sur des étiquettes. Elles n’existent pas. Il y a bien quelques noms inscrits ici et là, mais ils sont souvent enfouis sous les feuilles abondantes. Pour toute carte, le promeneur dispose d’une liste qu’on lui remet à l’entrée, une suite de chiffres et de noms : 195, exactement, le nombre des plantes répertoriées ici.

Nénuphars au Jardin de Balata
Les origines de chaque espèce sont spécifiées et courent tout autour du globe : Martinique, Antilles, Japon, Iran, Chine, Transvaal, Mexique, comme la volonté déclarée de rassembler toutes les beautés du monde sur ce petit bout de Martinique, cette île qui aime imaginer que son nom vient de Madinina, « l’île aux fleurs », celui que lui donnaient les indiens caraïbes. Mais pour le reste, le jardin de Balata n’a que faire du savoir exhaustif d’un jardin des plantes.

C’est plutôt d’atmosphère dont il s’agit. Elle change au gré de la promenade, des fougères arborescentes formant une voûte ombragée aux rangées de bambous, des massifs d’orchidées aux ensembles de roses de porcelaine, des branches arachnéennes d’un ficus à l’éventail délicat de l’arbre des voyageurs. Ici, une mare est couverte de nénuphars aux fleurs mauves. Là un kiosque rustique avec trois bancs a été aménagé sous le toit d’une ancienne étable. Mais aucune cascade artificielle, pas de bassins en faux marbres ou de statues pompeuses, la seule sophistication est celle de la nature. Elle est dans les nuances colorées des fleurs, dans la délicatesse cristalline d’une rose, les pommeaux vernissés d’une Alpinia, dans les pétales en coupelle des anthuriums, dans l’élégance étrange d’une fleur de balisier qui tombe en gousse gracile évoquant les silhouettes des flamants roses. Elle est dans la forme compliquée et un peu inquiétante d’un tronc ou dans la rectitude parfaite d’un autre : « Je souhaitais rester dans l’idée de la trace, du sentier de montagne, avec ses surprises et ses différentes ambiances », nous explique Jean-Phillippe Thoze, le compositeur de ces lieux.

Allée du jardin de Balata
L’homme ne ressemble pas vraiment à son jardin. Ce béké de toujours est même aux antipodes de l’exubérance que l’on associe à ces latitudes. Accent un peu trainant, plutôt discret et réservé, il raconte d’un ton détaché comment, fatigué d’un métier d’horticulteur qui se résumait « à planter du gazon et trois palmiers devant un hôtel », il eut l’idée de rassembler les plants rapportés de ses voyages en Asie, en Afrique et en Amérique Latine, sur la petite propriété familiale. Il dit sans affectation l’énergie qu’il a fallu mettre pour accueillir ici « à peu près tout ce qui pousser sous ce climat », les envies de renoncement lorsqu’un cyclone avait tout ravagé. Au gré des allées, il présente ses arbres avec la retenue un peu bourrue de ceux de la campagne. Ici, « un arbre intéressant, un palmier (acrokomia aculeata) dont on pensait qu’il avait disparu de Martinique », avec son tronc hérissé d’épines agressives, là un « dattier un peu fatigué », là encore « un arbre marrant », avec ces touffes qui tombent comme les dreadlocks d’un rasta, plus loin, un « hibiscus, une espèce de plus en plus rare en Martinique à cause de l’araignée rouge », ou le « bois-canot, une plante quasi disparue ici ». Mais étrangement, pas de caféiers à l’horizon, alors que l’arbuste fit pourtant la richesse de cette partie de la Martinique au début de la colonisation, et qu’il pousserait très bien à l’ombre des pitons du Carbet.

Le jardin de Balata est aussi un conservatoire précieux. De palmier en acajou, d’arbre dragon en manguier, on découvre avec lui que ce petit morceau d’Eden contient sa part de sauvagerie et de mystère. Les bras souples d’un figuier étrangleur étouffent depuis longtemps le tronc d’un cocotier, un ficus est en train d’engloutir un mahogany. Plus loin, un fromager est l’objet d’un étrange manège clandestin. A hauteur d’homme, la base du tronc est nettoyée de toutes les épines coriaces qui lui donnent un aspect de peau de dinosaure : « C’est l’arbre du quimbois, la magie blanche », explique Jean-Philippe Thoze. Celui dont on arrache les épines pour les retourner contre le tronc ou les piquer dans une poupée en proférant quelques maléfices. Le jardinier se demande avec un sourire si quelqu’un lui en veut. Un groupe de touristes pressés le bousculent presque, dévalant les allées sans grande attention. Ainsi va la vie au Jardin de Balata.

Renaissance de la culture du café en Guadeloupe

Un bon café de Guadeloupe, et ça repart ! Longtemps délaissée, la culture caféière renaît en Guadeloupe, fruit d’une entente réussie entre climat chaud et humide, terre volcanique et savoir-faire des producteurs locaux qui ont misé fort sur le haut de gamme, labellisé 100% Guadeloupe.

Une par une, Jacques cueille les cerises rougies sur le plant de café. Il s’arrête, observe, examine puis néglige quelques grappes sur une branche inférieure : « Je repasserai dans quelques jours pour tuer celles-là ». En créole haïtien, « tuer la cerise » signifie « cueillir ». Il y a déjà plusieurs années que le jeune homme travaille sur cette exploitation caféière. L’emploi d’une main-d’œuvre haïtienne, souvent non déclarée, s’explique par le refus de certains guadeloupéens de travailler dans les cultures. L’ombre de l’esclavagisme ne s’est pas encore tout à fait évaporée dans l’archipel. A l’instar de la canne à sucre, de l’indigo et du coton, le café ramène à une histoire que l’on désire révolue.

La caféière Beauséjour en Guadeloupe
L’Habitation Beauséjour, une des plus jolies demeures créoles de la Guadeloupe, renoue avec son histoire en réintroduisant sur ses terres la culture du café.

Ce sont pourtant ces cultures qui continuent de faire vivre une partie de la Guadeloupe. Tombé en désuétude, le café semble, lui, connaître une nouvelle carrière depuis quelques années. A l’origine de cette résurgence, Victor Nelson et quelques petits planteurs de la côte sous le vent, sur Basse-Terre, ont souhaité rétablir non seulement une culture, mais un patrimoine. « On n’a pas planté du café pour en vivre », soutient le propriétaire du Domaine de Vanibel. Son terrain était alors en friche, les plants à l’abandon et le moulin du XIXème siècle en ruine. Les seules collectes étaient celles du « café-rat », ces grains de café qui, délaissés par les rongeurs, sont ramassés par les hommes. « Alors, comment peut-on expliquer une histoire aussi compliquée que celle du café en Guadeloupe ? », s’interroge Victor Nelson.

Plant de café de la Guadeloupe.
Plant de café de la Guadeloupe. Les cerises rouges sont mûres pour la récolte.

Depuis son arrivée sur l’île vers 1720, l’arabica guadeloupéen avait toujours bénéficié de conditions idéales : une terre volcanique riche en humus, une pluviométrie relativement élevée, une humidité importante et une altitude variant entre 200 et 500m. Lorsque celle-ci n’était pas respectée, les plants bénéficiés toujours de l’ombrage de quelques bananiers qui permettaient une bonne croissance. A la fin du XVIIIème siècle, 1726 plantations caféières fonctionnaient en Guadeloupe, produisant près de 4000 tonnes par an. Elles étaient implantées entre les hauteurs de Basse-Terre et Petit Bourg, mais aussi sur les îles de Marie-Galante et de Terre-de-Bas, aux Saintes.

Ce sont les cyclones, le manque de main-d’œuvre suite à l’abolition de l’esclavage et la rouille qui ont progressivement entraîné la disparition de la culture du café dans l’archipel. En un peu plus d’un siècle, la quasi-totalité des habitations caféières de la Guadeloupe ont ainsi disparu. La côte sous le vent, où l’on trouve encore une trentaine d’exploitations familiales, s’impose dorénavant comme le dernier (et nouveau) bastion de la culture du café de Guadeloupe. Vanibel, la Bonifierie, les Domaines de la Grivelière et de Beauséjour sont autant d’initiatives privées qui tentent de réintroduire la culture sur l’île. Supplantée par la banane, la canne à sucre et la production de rhum, affaiblie par la chute progressive des cours, l’exploitation du café était encore récemment jugée anecdotique.

Ce n’est que le 13 décembre 1997 que la famille Nelson a produit à nouveau un café 100% Guadeloupe. Dans la foulée, la COPCAF (Coopérative des producteurs de café de la Guadeloupe) a été créée, avec l’ambition de labelliser le café local. Bernadette Hayot, propriétaire du Domaine de Beauséjour, en est convaincue : « Même les meilleurs plants de la Jamaïque proviennent de Guadeloupe. Il nous faut donc privilégier le haut de gamme afin de relancer l’activité. » Une vingtaine de petits planteurs se sont ainsi retrouvés, avec la secrète intention de produire une centaine de tonnes par an. « Ce serait le début d’une certaine crédibilité », assure Joël Nelson, en charge de la production de la marque Vanibel.

L’intention de la coopérative est de redonner ses lettres de noblesse à l’arabica local. « Nous souhaiterions réhabiliter une quarantaine d’hectares de culture de café sur les cinq prochaines années, dit Joël Nelson. Les aides européennes devraient nous aider à la réalisation de ce projet ». Mais le café requiert près de cinq ans pour arborer ses premières cerises, et huit pour arriver à maturité, contre seulement neuf mois à la banane. La lente renaissance de l’arabica guadeloupéen s’inscrit donc dans la patience. C’est à ce prix qu’il retrouvera le succès qui était le sien.

L’ananas, le roi des fruits

« Dieu lui a mis une couronne sur la tête », voilà pourquoi le célèbre Père Dutertre, auteur de l’Histoire générale des Antilles, le qualifiait de roi des fruits.

Origine de l’ananas

L’ananas est originaire d’Amérique du Sud, où il était déjà cultivé longtemps avant la découverte du continent américain par Christophe Colomb. Son nom serait un dérivé du langage des indiens Guaranis. Langue dans laquelle le « a » désigne le fruit et « nana » le parfum.

Selon la légende, en symbole de bienvenue, on tendit au grand navigateur, lorsqu’il aborda la Guadeloupe en 1493, une tranche d’ananas pour le désaltérer. Après tant d’eau salée quelle aubaine !

« Il y avait des plantes qui ressemblaient à des artichauts, mais quatre fois plus grandes et qui portaient des fruits qui font penser à des pommes de pin mais deux fois plus grands. Ce fruit a un excellent goût, et il paraît très sain. » notait Christophe Colomb dans son journal de bord. Il ajouta, également, qu’en Guadeloupe, les insulaires en faisaient même du vin avec le jus.

L’ananas pousse sur une plante herbacée vivace. Il appartient à la grande famille des Broméliacées dont les plantes poussent habituellement sur les arbres, mais l’ananas est le seul membre de la famille à produire des fruits comestibles. Il ne provient pas d’une fleur comme la plupart des fruits, mais bien de plusieurs. Les fleurs pourpres sont en grand nombre, entre 100 à 200. Chaque fleur forme une petite écaille, un « œil », et tous ces fruits ainsi que la tige centrale grossissent, ensemble, et se soudent pour former un fruit composé. Voilà pourquoi, les espagnols nommèrent ce fruit « pina » tant il ressemblait à une pomme de pin. La langue anglaise a retenu d’ailleurs cette référence et nomma ce fruit « pineapple ».

Lorsqu’on découpe un ananas, on voit clairement une partie centrale fibreuse, l’axe, moins agréable à manger, voire même, rarement comestible, et la chair tout autour, justeuse et sucrée, est un pur ravissement.

La plante mesure environ 1 m de haut. Ses longues feuilles rigides et effilées ont des extrémités garnies d’aiguillons toutes désignées pour former des haies protectrices autour du village ou des huttes. Désagréables et douloureuses, ces haies devenaient, dans les rituels indiens du passage de l’adolescence à l’âge adulte, un obstacle que les jeunes devaient franchir autrefois avec courage sans sourciller.

Apporté sur la table des rois au XVème siècle, il fallut attendre 200 ans pour le voir pousser en serre. En France, pour satisfaire les caprices de Madame de Maintenon, le roi Louis XIV en lança la culture dans les serres de son château de Choisy-le-Roi.

Culture de l’ananas et ses différentes variétés

L’ananas a besoin d’une bonne quantité d’eau, mais la disposition de ses feuilles servant de réceptacle aux moindres gouttes de pluie lui permet de résister durant la saison sèche. Il faut attendre que l’ananas soit bien sucré, à pleine maturité pour le récolter, car sa teneur en sucre n’augmentera pas après la cueillette. Il faut attendre généralement de 18 à 22 mois pour atteindre ce stade après la plantation. L’ananas pèse alors entre 2 et 4 kilos.

Il existe de nombreuses variétés d’ananas, mais seules quatre ont un véritable intérêt gustatif. Le Cayenne, le plus répendu, de grosse taille à la chair jaune doré, le Queen, de petite taille, moins juteux, moins acide et moins sucré que le Cayenne, le Red Spanish, de taille moyenne avec une écorce pourpre (d’où son nom) et une chair pâle, très parfumée, et le Pernambuco, de taille moyenne à chair jaunâtre ou blanchâtre.

L’ananas en Martinique et en Guadeloupe

Il n’y a qu’à voir les vendeurs au bord des routes des Antilles françaises, nombreux à proposer des ananas aux automobilistes de passage, pour se rendre compte que le fruit fait partie, avec la banane et la canne à sucre, des principales ressources agricoles de la Guadeloupe et de la Martinique. Dans cette dernière, le climat arrosé du nord de l’île lui convient parfaitement, et de nombreux producteurs sont installés dans la région d’Ajoupa-Bouillon.

Comment choisir un ananas

Pour choisir son ananas sur le marché, il doit être lourd dans la main, et ferme au toucher. L’écorce doit être sans tache, et sans trace de meurtrissures. Le plumet doit être d’un beau vert luisant, les feuilles ni froissées, ni noircies. Si un œil vous regarde … c’est le signe que l’ananas est trop mûr.

Rhums de la Martinique, saveurs d’un terroir !

Boisson locale et symbole culturel, le rhum martiniquais a conquis le monde. De sa fabrication artisanale à sa consommation festive, promenade dans les champs de canne à sucre, les distilleries et les bars. Attention, l’abus de rhum provoque une dépendance au bonheur.

Du rhum, oui. Mais du rhum agricole martiniquais

Une crêpe flambée ? Un grog bien tassé ? Un baba au rhum dégoulinant ? Stop ! Le rhum, ce n’est pas ça. Pas cette espèce d’eau de vie sans âme, qui brûle la gorge et enflamme le ventre. Bien sûr, vous parviendrez toujours à trouver un tord boyaux acide ; il suffit d’entrer dans la première épicerie venue et d’acheter le moins cher. Mais n’en abusez pas ! Bouche pâteuse, élocution difficile, mal de crâne assuré : on a connu des lendemains de fêtes plus glorieux … Et ce serait un beau gâchis tant il existe aux Antilles de produits au goût profond et à la qualité irréprochable.

Nous avons donc délibérément décidé d’ignorer 95 % de la production mondiale, le rhum industriel. Pour vous parler uniquement du « vrai » rhum, issu de la distillation de jus de canne, celui qui se fabrique ici même en Martinique. Elevé en barriques plusieurs années durant, il vous surprendra par sa complexité. Douceur de la canne, force de l’alcool et structure aromatique étonnamment variée : cacao, épices, girofles, tabac et tant d’autres.

Une affaire de famille : les rhums Neisson en Martinique

Pour s’en convaincre, entrons dans la distillerie Neisson, près du Carbet, au nord-ouest de la Martinique. La dernière qui soit encore strictement familiale et indépendante. On reconnaît ses produits à leur étiquette dépouillée et, surtout, à la forme très particulière de leur bouteille : la « Zépol Karé » (épaules carrées) qui assura la promotion du rhum Neisson dans les années 1930. Sa réputation s’imposera plus tard, en 1958, avec l’installation d’une colonne de distillation spéciale, entièrement en cuivre. Ce modèle reste encore aujourd’hui unique en son genre et conserve à Neisson une qualité bien au-dessus de la moyenne.

En 1986 le créateur de l’entreprise familiale, Jean Neisson, décède. Qui va lui succéder ? Son petit fils, Grégory est bien trop jeune et sa fille, Claudine Neisson-Vernant, réside en métropole depuis des années ; elle mène une brillante carrière de médecin parasitologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris et ne compte pas du tout revenir en Martinique. Dilemme. Histoire personnelle d’un côté, héritage familiale de l’autre. Et la nécessité de réagir vite : les champs de canne n’attendent pas …

Alors elle décide. Retourne au pays. Renonce à son statut de médecin. Et va se consacrer totalement à l’affaire. Sacré personnage, cette Claudine. Haute en couleur, battante et surtout, un sourire éclatant et l’énergie à revendre. Il n’est que de la voir déambuler dans son entreprise, un mot aimable pour l’un, une remontrance à l’autre, l’œil sur tout. Nul mieux qu’elle ne sait parler de sa distillerie ! Vanter la terre volcanique de la plantation, si riche, avec cette pierre ponce qui permet à l’eau de s’écouler entre les racines, et célébrer les cannes les plus sucrées de toute l’île.

Signaler l’importance de tailler les dites cannes au coutelas plutôt que de les brûler « Nous faisons venir deux familles de Sainte-Lucie que nous hébergeons le temps de la coupe. Insister sur le fait que la Martinique demeure la seule région, dans le monde  entier, à avoir obtenu une AOC (Appellation d’origine contrôlée) pour son rhum. C’était il y a exactement dix-sept ans et, depuis, la qualité de la production s’est encore améliorée.

Alchimie et savoir faire …

Si vous passez un jour à la distillerie, allez la saluer. Elle est intarissable. Sur le cœur de chauffe (la distillation en alambic), sur le fait que les molécules odorantes s’articulent différemment en fonction du degré de dilution : 50, 55 voire 70 degrés.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le processus de fabrication du rhum est très complexe et ne comporte pas moins de cinq étapes. Il faut d’abord broyer la canne pour obtenir deux produits : le jus (ou vesou) qui sera mis à fermenter, et les fibres (ou bagasse) utilisées pour la chaudière. A titre d’indication, une tonne de canne à sucre fournit 300 kg de bagasse et 140 litres de vesou.

Ensuite, ce dernier est mis à fermenter avec une levure particulière pendant trois jours environ. Un mécanisme lent, onéreux, mais gage de qualité. Troisième étape : le vin de canne ainsi obtenu est introduit dans la colonne de distillation à l’intérieur de laquelle il va prendre de plus en plus d’alcool, jusqu’à en sortir titrant à 75 degrés !

Transféré dans des fûts de chêne, le rhum se charge progressivement en tannins divers et, au bout de trois à quatre mois, acquiert ses qualités aromatiques spécifiques. Dernière phase, essentielle : faire chuter le taux d’alcool de 75 à 50 ou 55 degrés. Pour ce faire, on introduit, le plus lentement possible, de l’eau de source déminéralisée avant de procéder à la mise en bouteilles.

Une longue histoire

Ensuite ? Ensuite le rhum vit sa vie … Comme il le fait depuis des siècles. Les plantations de canne, le travail des esclaves, la trouvaille du Père Labat qui le premier, en 1722, préconise l’utilisation du cuivre pour les alambics : tout concourt à faire du rhum un élément essentielle de l’identité antillaise et martiniquaise. Jusqu’aux détails les plus sordides. Ainsi ce texte du capitaine Taylor, un négrier anglais, qui précise en 1767 le prix d’un esclave : 130 gallons (soit 492 litres) de rhum pour un homme en bonne santé, 110 gallons pour une femme et 80 pour une jeune fille. Avec possibilité de rabais en cas d’achat groupé …

Rhum de cuisine ou cuisine au rhum ?

Mais si le rhum est à ce point d’une région, un peu à l’image de ce que représente la vodka en Russie, c’est aussi parce qu’il s’intègre idéalement à la culture des îles. Jusqu’à la cuisine qu’on y déguste. « La même bouteille n’a pas le même goût en métropole et aux Antilles », remarque le sociologue Louis-Félix Ozier-Lafontaine. Ici, le rhum est en quelque sorte porté par la nourriture du pays, tant il se marie bien avec le piment et les sauces locales. Même les métropolitains s’y mettent, nombre d’entre eux se découvrant une véritable passion pour le Ti-Punch.

Entrainement des coqs de combat en Martinique

Des lignées de combattants

Ti’Jacquot vit à Rivière-Pilote. Un professionnel. Il possède 80 coqs, qu’il loge dans tous les recoins de sa maison. Et seulement 30 poules « les filles on les mange ».  Si un coq a « tapé beaucoup d’éperons dans la tête », entendre qu’il a pris des coups de bec sur le crâne, sans jamais fuir le combat, sa descendance féminine garde une chance de s’en tirer. Ses fils, eux, seront choyés, bichonnés, entraînés et, qui sait, feront un jour la gloire et la fortune de leur propriétaire.

Elèverait-on des coqs de combat comme on élève des pur-sangs ? D’une certaine façon, oui. Les généalogies sont consignées, la progéniture observée. Le palmarès  des athlètes scrupuleusement noté. « Je remarque très vite le potentiel d’un poussin. Dès le premier mois, le petit combattant épluche la tête de ses frères et sœurs, il lui arrive même d’en tuer, tandis que le couard se débine déjà », note Ti’Jacquot.

A dix mois, les coqs sont séparés et isolés. Pour leur premier anniversaire, ils passent le test décisif : le premier combat. Il se déroule à la maison, en famille. Les pattes dans des sacs en plastiques et le bec scotché pour que les animaux ne se blessent pas. A l’issue de la rencontre, c’est l’arène ou l’assiette ! Il n’y aura pas de deuxième chance. Commence alors l’apprentissage.

Une vie d’athlète de haut niveau

Pour faire un champion, la maison ne recule devant aucun sacrifice. Entraînement deux fois par semaine, entre dix et vingt minutes. Ce qui n’a l’air de rien, mais si l’on ramène cela à la taille d’un bestiau d’un kilo et demi, c’est énorme. D’abord, les pattes entravées, musculation des ailes. Puis footing de plusieurs minutes, poussé par un bâton, pour renforcer les cuisses. Enfin, lancers en l’air, pour développer le sens de l’équilibre. Du temps, de l’attention. Ces petits joyaux valent jusqu’à 1500 euros. Chaque jour, l’éleveur les frictionne au tafia (rhum bon marché), avant d’exposer leur peau déplumée au soleil afin qu’elle durcisse et forme une carapace insensible. Après cinq semaines de ce régime, la bête repasse un test, dernière épreuve avant le grand jour.

Qui dit athlète dit souvent dopage. Qu’en est-il au pays des gallinacés de compétition ? Les rumeurs les plus folles circulent. Certains injecteraient du sang de serpent, le trigonocéphale au venin mortel, à leurs animaux. L’odeur, dit-on, ferait fuir l’adversaire. En supposant que reptiles et volatils se révèlent compatibles, encore faudrait-il trouver la veine de l’oiseau ! Mais la croyance reste tenace au point qu’on ne mange plus les perdants par crainte d’empoisonnement.

La pesée des coqs avant le combat.
En Martinique comme en Guadeloupe, avant chaque combat, les coqs sont pesés.

Le spectre du dopage

Bien-sûr, certains déplorent dans les pitts l’absence de contrôle anti-dopage, car sans atteindre les méthodes farfelues citées plus haut, les tricheurs existent bel et bien. Injections d’analgésiques, d’anticoagulant, de vitamines de toutes sortes, la pharmacopée vétérinaire ne manque pas de produits en vente libre, susceptibles d’optimiser un gladiateur à plumes.

Cependant, le phénomène reste marginal. L’île est petite, ce monde d’initiés davantage encore. Tout le monde se connaît, le discrédit, et par conséquent l’excommunication, tomberait instantanément sur le fraudeur. Définitif et sans appel. Or, privez un « coqueman » de sa passion, il tombe en dépression. « Si vous mettez devant moi une belle femme nue et un coq de qualité … je prend le coq et je m’en vais au pitt ! » se sent obligé d’avouer Aimé, un vrai séducteur pourtant, pour nous convaincre du sérieux de la chose.

Les « coqueleux » choisissent donc des méthodes naturelles. En guise d’EPO, un régime alimentaire bourré de vitamines : oranges pressées au petit-déjeuner, langouste à midi, ail « souverain contre les vers », oignons « excellent pour le souffle », tomates, bananes, miel, œufs, sucre … de vrais coqs en pâte ! A chaque éleveur sa recette … et ses petits plus jalousement gardés.

Ti’Jacquot parcourt l’île en tout sens, ses coqs sous le bras. Bien qu’il ne possède pas de voiture, il se débrouille toujours. Un peu de stop (pas facile avec sa volaille), le bus, la marche à pied ou des journalistes de passage, il y a toujours une solution. Ses meilleurs coqs alignent jusqu’à vingt combats gagnés, affirme-t-il en bombant le torse. Juste avant de reconnaître que la moyenne tourne plutôt autour de six ou huit.

Le repos du guerrier

Tant qu’il combat, le coq reste puceau. Ce n’est qu’après toutes ces victoires qu’il gagne ses galons de reproducteur et coule des jours heureux au milieu d’une basse cour de jolies poulettes. Mais avant de mériter cette retraite dorée, il lui aura fallu recevoir des coups. De sacrés coups même. « Un coq qui perd un œil mais sort vainqueur, qui repart se battre et triomphe encore … ça c’est un vrai guerrier ! » décrète Ti’Jacquot, plein de respect. Une admiration qui vire au reniement à la première défaite. Quelle injustice, quand les meilleurs spécialistes, y compris lui, le reconnaissent : « Quelle que soit la qualité du coq, l’issue du combat, c’est la chance, seulement la chance. »

A bien y réfléchir, toute cette énergie, cet amour, cette exigence portée à des emplumés dont chacun sait au fond que leur sort ne dépendra ni du talent de l’éleveur, ni de leur tempérament de guerrier … vous ne trouvez pas ça beau, vous ?

Les combats de coqs en Martinique et en Guadeloupe

Si les combats de coqs sont interdits en métropole, les îles de la Martinique et de la Guadeloupe ont su justifier d’une tradition si bien ancrée qu’elles ont obtenu une dérogation. Et c’est peu dire que ces joutes d’emplumés soulèvent ici les passions.

La danse des gallinacés gladiateurs

Cocoricoooooo ! C’est au chœur enroué des coqs et à la quantité de voitures garées dans la ruelle que l’on détecte la présence d’un «Pitt», une arène dédiée aux combats de gallinacés. Il en existe des dizaines, plus ou moins grands, plus ou moins célèbres. Des touristiques, tout jolis, et d’autres, constitués de trois planches au milieu d’un terrain vague. Celui du Pont-Vert, au Lamentin, appartient à la catégorie « chapelles ». Un sanctuaire pour initiés.

Au bout d’une allée difficilement repérable, c’est encore au son que l’on se dirige. Les clameurs des hommes couvrent celles des coqs. D’abord, le bar. Partout des joueurs. Cartes, dominos, dés, même une espèce de roulette artisanale dans un renfoncement. Le Pitt, c’est le casino du pauvre. Aucune femme, hormis celle du patron qui mène son monde avec poigne et la petite vendeuse de gâteaux en train d’installer son pliant.

La foule se fait plus dense, le brouhaha résonne sous la tôle ondulée. A l’intérieur de l’arène, les préparatifs se déroulent dans une relative indifférence. Les gradins sont encore vides à l’exception de quelques vieux, jaloux de leur place au premier rang. Dans le cercle, les « coqueleux » (propriétaires de coqs de combat) patientent sagement en file indienne, leur volatile sous le bras, pour passer à la pesée. Debout sur la balance, les bêtes sont magnifiques. Pour les alléger, l’éleveur les a presque entièrement plumées, à l’exception des ailes et de la queue. De vraies silhouettes de champions ! Noms et gabarits sont notés à la craie sur un tableau. Puis les coqs mariés par paires, en fonction de leur poids.

Combat de coqs aux Antilles. Ici l'arène du Pitt Féllière à Sainte-Luce.
Combat de coqs au Pitt Féllière en Martinique. Makokot.fr

Petits mots et gros sous

Petit à petit, les tribunes se remplissent. D’une rangée à l’autre, on s’interpelle, on échange plaisanteries et nouvelles. Ca parle coqs; la voilà la clé de cette société secrète : le lexique. Les mots fusent, vocabulaire technique et créole, inaccessible aux oreilles profanes. On entend du « mangé bec », du « coup d’aile gauche » ou du « coup d’blanc porté » et du « bec douvan ».

En contrebas, autour de la petite table, le premier duel s’organise. Pose des ergots, cérémonial de rinçage … En créole, les représentants de chaque camp exhortent les parieurs. L’argent change de main. Beaucoup d’argent. Jusqu’à plus de mille euros sur un coq. Celui qui gagne double sa mise. Le perdant repart souvent les poches vides. On dit que pertes et gains s’équilibrent au cours d’une année. Mais on raconte aussi que certains ont laissé jusqu’à leur maison, à ce jeu là. Les coqueleux excitent les volatiles afin de mettre en valeur leur agressivité. Parfois, l’un d’eux s’adonne à un petit rituel destiné à attirer la chance sur son protégé, signe de croix sur la tête, pincement des ailes, trois coups sur le bec … L’ambiance monte. Assourdissante. Visages tendus. Encore un dernier pari.

Dans le cercle, on a retiré la table, fermé les portes, les guerriers se font face. L’arbitre et le chronométreur sont à leur poste. Tous les coups sont permis. Sera déclaré vaincu celui qui restera couché plus d’une minute ou qui s’enfuira deux fois de suite.

C’est parti ! Prises de bec, bonds en avant, chocs des corps, plumes qui volent, cris des coqs, cris des hommes, coups de becs sur le dos, dans la gorge, la tête … Les attaques sont violentes, meurtrières. La lutte s’achève rapidement. Quand l’oiseau perd le combat, l’homme perd l’oiseau, sa mise et parfois la tête. Parce que perdre un coq revient non seulement à faire le deuil de son argent mais aussi de plusieurs mois d’effort.